Grimoire de Capucine

Chapitre 6

Date : 8er mai 2020, cinquante-troisième jour du confinement – France – Chapitre 6

ESPERENZA
Nous voilà de retour sur terre. Cuisinella, pourquoi as-tu insisté pour que l’on vienne ici, sur le parvis de l’église des Vigneaux ?

CUISINELLA
Parce qu’il y a trois cadrans solaires, deux sur le clocher de l’église et un autre sur la cure, avec trois expositions différentes : sud, est et ouest. Ils ont chacun une histoire. Celui du sud, donnait aux religieux presque toutes les heures de prières, celui de l’ouest, destiné aux habitants et aux passants, parcourt le chemin du soleil de treize heures à dix-neuf heures, celui de la cure à l’est, propose une réflexion contemporaine sur la mesure du temps avec les heures inscrites en chiffres romains et dans le système décimal des républicains qui partageaient la journée en dix heures de cent minutes.

FABLULA
Où veux-tu en venir avec tous ces chiffres ?

CUISINELLA
Que les terrestres ont une relation bien étrange au temps. Elle n’a pas été la même en fonction des époques, des cultures ou des pouvoirs. Le temps est cyclique en Orient, linéaire en Occident. Et il y a une énigme avec les coordonnées de la longitude et de la latitude inscrits sur le cadran de la cure. Le GPS du téléphone intelligent des terrestres ne donne pas les mêmes valeurs.

ESPERENZA
Tu veux dire que les terrestres ne savent plus où est le nord ?

CUISINELLA
En quelque sorte. Depuis que les terrestres s’interrogent sur le calcul du temps et leur place sur la terre, le soleil se lève toujours à l’est et se couche à l’ouest, avec les rythmes des saisons et des cycles de la lune. Mais beaucoup d’entre eux ont perdu leur lien fondamental avec le pouls de leur planète. Ils avancent maintenant avec le GPS de leur téléphone H24, sans se préoccuper, comme le disait Capucine dans son premier chapitre, des empreintes de pas qu’ils laissent derrière eux.

ESPERENZA
Certains terrestres s’en soucient et proposent de calculer leur empreinte carbone, pour prendre conscience des impacts de leurs activités sur la santé de la planète. Mais pourquoi faire ce calcul alors qu’ils vivent hors sol, dans leur cyber-espace et ne marchent plus sur la terre comme les nomades des temps anciens ?

FABLULA
Et bien prenons le temps de lire ce que Capucine va nous dire sur la marche des terrestres.

Les trois reines mages s’assoient sur un banc en bois, à l’ombre d’un érable planté sur le parvis de l’église et Fablula tourne la sixième page du grimoire de Capucine.

Il était une fois, il y a plusieurs millions d’années, au sein de la croûte terrestre de la planète terre, une lente et prodigieuse décomposition de restes de vie des peuples des animaux et des végétaux, en de précieuses réserves d’énergie, sous forme de pétrole et de gaz. Au début de leur histoire, les terrestres avançaient aux rythmes du soleil, de la lune et des saisons, des chasses et des cueillettes. Ils arrêtèrent un jour leur nomadisme, pour cultiver des plantes, élever des animaux et bâtirent leurs premières cités, avec l’apparition d’écritures et de monnaies, pour l’échanges de nourriture et de services. De grandes civilisations virent le jour tout autour de la terre, toujours régentées par le rythme du soleil. Puis tout s’accéléra lorsque les terrestres se mirent à extraire du sol de leur planète, les réserves d’énergie des temps anciens. L’espace devint plus accessible, le temps plus élastique et individuel. Le siècle dernier fut celui des « booms » : de la population, de la consommation, des progrès de la médecine, des innovations technologiques, mais aussi des inégalités et de l’apparition d’une nouvelle maladie : les déchets. Solides, liquides, gazeux ou humains. Concernant les déchets gazeux, en brûlant les réserves de pétrole et de gaz, les terrestres ont rejeté dans leur ciel des fumées, qui sont venues épaissir le couvercle qui entoure leur planète terre. Depuis, la température augmente comme dans une gigantesque cocotte-minute et cela perturbe l’équilibre des humeurs du ciel. Les terrestres calculent la richesse de leur pays avec un indicateur : le PIB, qui augmente au rythme de la quantité de fumées qu’ils rejettent dans leur ciel. Ils avancent, hypnotisés par la boussole de leur GPS / PIB, pour toujours plus de fumées et ils ne voient plus la richesse infinie qu’ils ont dans leur coeur : la conscience du temps, pour ralentir son accélération et revenir en résonance avec celui de leur planète terre. »

ESPERENZA
Que proposons-nous pour la consigne d’écriture ? Qu’ils établissent leur empreinte carbone ? C’est étrange, leur méthode de calcul de cette empreinte n’incite pas à arrêter de produire des fumées, mais à payer une contrepartie, pour aider d’autres terrestres qui n’ont pas encore accès à leur niveau de confort, d’adopter des comportements « bas carbone". Ces compensations monétaires ne vont pas enlever d’un coup de baguette magique la quantité de saleté qu’ils envoient dans leur ciel.

FABLULA
Qu’ils se rendent compte de l’énormité de leur empreinte carbone sur la terre est un premier pas. Mais STOP CORONA propose autre chose : ne pas repartir sur le même pied, ni avec la même cadence et beaucoup de terrestres se concertent pour inventer une autre manière d’être sur la terre.

CUISINELLA
Ce n’est pas SUR la terre mais AVEC elle, avec son rythme, qu’ils devraient réfléchir. Pour réduire la distance qu’ils ont creusée entre la respiration de Gaïa et la virtualité de leur cyber-espace.

FABLULA
En plus de leur empreinte carbone, les terrestres devraient aussi se questionner sur leur « empreinte de temps ». Dans ma journée quels sont les pétales de ma vie ? A l’image d’une fleur de vie, avec 6 pétales de couleur.
Le rouge pour le temps de l’alimentation, de l’habillement, du chauffage et du sommeil.
Le orange pour le temps de l’éducation, du travail, des transports.
Le jaune pour le temps de la famille, des amis, des relations sociales.
Le vert pour le temps des loisirs, des écrans, des balades en nature.
Le bleu pour le temps de la créativité, du développement personnel.
L’indigo pour le temps de la relaxation et de la méditation.
Et le violet au centre, pour le temps de la relation à plus grand que soi.

CUISINELLA
Six pétales pour un centre. Cela me fait penser à l’énigme du cadran solaire de la cure de l’église des Vigneaux. Il a été calculé avec l’ancien système de la mesure du temps sur une base 60. Les algorithmes du GPS fonctionnement sur une base décimale. Un temps binaire bien plus terne que celui des couleurs de l’arc-en-ciel.

ESPERENZA
Les terrestres pourraient ainsi retrouver leur nord et leur place dans l’évolution. Il y a d’ailleurs l’image d’une boussole en bas de la page, peux-tu l’ouvrir Fablula pour voir ce qu’il y a derrière ?

« Les gens sont la mesure du temps et le temps lui-même est la mesure de leur évolution. »
Jean O’Neil