Grimoire de Capucine

Chapitre 5

Date : 1er mai 2020, quarante-sixième jour du confinement – France – Chapitre 5

FABLULA
Pour fêter le 1er mai, un terrestre a publié sur le mur de Capucine une invitation : prendre de la hauteur, à 1,6 million de kilomètres de la terre, pour la regarder tourner dans le vide sidéral de l’univers, toute éclairée de la lumière de son soleil, avec un poème « le muguet » de Maurice Carême.

CUISINELLA
Et bien répondons à cette invitation. En route pour l’aventure sidérale. J’emmène avec moi mes semis de fleurs de capucine, elles commencent à pointer le bout de leurs pousses et vous ?

ESPERENZA
Ma flûte. Mais je me demande s’il est possible de jouer de la musique dans le vide de l’univers ?

FABLULA
Moi ce sera le grimoire de Capucine, on aura au moins la musique des mots.

En deux trois temps de grelots de clochettes de muguet, voilà les reines mages installées dans le satellite DSCOVR, meilleur spot de l’univers pour ressentir ce qu’ont vécu les astronautes : un amour intense pour la Terre et un sentiment de profond bien-être qui transforma leur vie.
BLUETURN.

Parenthèse dans l’espace-temps. Chaque reine mage laisse doucement percoler dans son cœur le spectacle féerique de la perle bleue de l’univers.

ESPERENZA
En la regardant ainsi, si belle et si fragile, je pense au livre de Hubert Reeves « Poussières d’étoiles », dans lequel il rend hommage à la splendeur de l’univers, sa créativité, sa richesse. De la naissance d’une étoile ... à un terrestre qui s’interroge sur le sens de la création.

FABLULA
Avant le temps des livres, il y eut celui des mythes et des légendes des peuples nomades. Dans le pays des aborigènes d’Australie, la géographie et la création du monde se chantaient et se dansaient avec des « itinéraires chantés » (songlines), dans le Temps du Rêve.

CUISINELLA
Les terrestres cultivaient le champ de l’imaginaire, du merveilleux et de la mémoire. C’est bien ce que Capucine nous propose avec son grimoire. Peut-être a-t-elle quelque chose à dire au sujet de l’écriture ?

Dans le silence muet des poussières d’étoiles, Fablula ouvre le grimoire de Capucine au chapitre 5.

« Pour qu’une histoire ait pu un jour commencer avec « il était une fois…. » il a fallu l’invention de l’écriture. Elle serait un don des dieux au peuple des terrestres, pour qu’ils écrivent l’Histoire. Ils commencèrent avec des signes pour compter le bétail et les réserves de graines. Ils gravèrent dans la pierre, l’os, le papyrus, la peau des animaux ou le papier. Des chants d’amour, des fables, des récits de guerre, de magie, de médecine, de pharmacopée, de cuisine… Ceux qui détenaient la connaissance de ces écritures étaient puissants : les scribes d’Égypte, les moines du moyen âge, les calligraphes de l’Asie. Tous étaient au service des puissants et des rois. Puis il y eut l’invention de l’imprimerie et la multiplication des livres et des journaux, qui permirent le partage des connaissances et des idées, à un plus grand nombre de terrestres. Une autre innovation gargantuesque démultiplia l’essaimage de l’information : le remplacement du papier par l’électronique et la création d’un gigantesque réseau de câbles informatiques à l’échelle de la planète.
L’espace et le temps furent dématérialisés et les biens immatériels de l’Humanité devinrent accessibles d’un clic de souris d’ordinateur ou d’une touche de leur pouce préhenseur sur leur téléphone intelligent, avec une disponibilité H24. Les terrestres entretiennent désormais ce filet virtuel du « connecting-people » en oubliant de consacrer un peu de temps et d’espace à la culture de leur jardin intérieur. »

Aquiescement muet des d’étoiles qui interrogent les reines mages sur leur jardin intérieur.

CUISINELLA
Dans mon jardin intérieur, je vois la diversité des alphabets des graines, riches de chaque terroir et de chaque mémoire des climats. Je vois l’héritage Vavilov et le réseau des semences paysannes qui œuvrent pour que l’abondance de ce patrimoine mondial de l’Humanité soit préserver et transmise.
Mais je vois aussi la réserve mondiale de semences du Svalbard en Norvège, enfouie dans un sarcophage glacé qui reste gelé toute l’année. La vivance des graines n’est pas entretenue et les possesseurs de cette banque ont des pratiques intrusives dans le coeur des graines, pour réécrire leur code génétique et les rendre stériles ou dépendantes à des intrants de la chimie terrestre.

ESPERENZA
Dans mon jardin intérieur, j’entends la flûte de Kokopelli qui apporte le souffle du printemps et le réveil du peuple des végétaux. Tout en semant les graines cachées au creux de sa bosse, il insuffle avec sa musique le souffle de la vie. Mais je vois aussi la grande toile de musique des terrestres, accaparée par de grandes plateformes de distribution, qui éteignent la créativité des musiciens et la diversité des innovations.

FABLULA
Dans mon jardin intérieur, je vois le foisonnement des écritures des terrestres. La richesse de leur variété, la beauté de leur poésie et la force de leur incitation créative.
Mais je vois aussi des textes, gravés dans le marbre de lois divines, qui justifieraient la supériorité du peuple des terrestres sur les autres : « Fructifiez, et multipliez, et remplissez la terre et l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, et sur tout être vivant qui se meut sur la terre. »
Je vois des documents, gravés dans la légitimité de lois d’état, qui donneraient aux femmes terrestres un statut inférieur à celui des hommes, dont la nocivité reste dramatiquement d’actualité : « Les personnes privées de droits juridiques sont les mineurs, les femmes mariées, les criminels et les débiles mentaux. » Napoléon Bonaparte
Je vois une avalanche d’écritures normatives qui institue la légitimité d’un état, de son drapeau et de ses guerres, l’instauration de la propriété privée et l’asservissement des terrestres au dieu argent.
Je vois l’écriture de l’Histoire s’écrire au rythme toujours plus rapide de celui des algorithmes des ordinateurs, en total disharmonie avec celui de la terre et du temps fécond de la créativité des terrestres.
Je ne vois pas de raisons de redescendre sur cette planète si l’écriture est au service d’une telle histoire.

CUISINELLA
On ne peut pas rester là Fablula, il n’y pas d’odeur de terre mouillée, ni le chant de la pluie, ni la caresse du soleil, ni le souffle du vent, pour faire grandir les pousses de Capucine.

ESPERENZA
On ne peut pas rester là Fablula. Ici le son de ma flûte est inaudible, il n’y a pas de gazouillis d’oiseaux, ni de terrestres qui prennent le temps de les écouter. Tout n’est pas écrit, il reste dans le coeur des terrestres des champs d’espérance à cultiver et la parenthèse imposée par Corona leur donne le temps pour y accéder. Regarde toutes les initiatives qui ont vu le jour : la solidarité avec les soignants, les aides entre voisins, l’engagement des associations pour les plus démunis.

FABLULA
C’est ce que les terrestres appellent la chaleur humaine. Ici, le spectacle est magnifique mais il fait très froid.

CUISINELLA
Avant de redescendre sur terre, que proposons-nous aux terrestres pour écrire la cinquième page de leur cahier de confinement ?

ESPERENZA
De vivre comme nous la parenthèse "blueturn" et de s’interroger sur ce qu’ils voient dans leur jardin intérieur et sur la toile de leur W.W.W.

FABLULA
Et si le coeur leur en dit, d’écrire avec les belles lettres d’un calligramme.