Grimoire de Capucine

Chapitre 4

25 avril 2020, quarantième jour du confinement – France

ESPERENZA
Te voilà de retour Cuisinella, où étais-tu partie de si bon matin ?

CUISINELLA
Cueillir des plantes sauvages comestibles en bas dans la vallée. Voyez, j’ai trouvé de l’ortie, de la renouée, des fleurs de tussilage, de l’oxalis, du cresson et quelques morilles. Je vais les cuisiner avec des galettes de lentilles. En remontant, j’ai croisé un terrestre en corvée de nettoyage du canal. Il devrait être remis en eau au début du mois de mai. Le confinement donne aux terrestres du temps pour préparer les potagers et peut-être aussi réfléchir à la provenance de ce qu’ils mangent. Il y avait avant dans ce village de nombreux vergers : pommiers, pêchers de vigne, poiriers, abricotiers, pruniers et des vignes aussi. C’est grâce à la grande falaise derrière nous qui protège des vents froids.

ESPERENZA
Il reste encore de ces vieux arbres fruitiers tout tordus et mal en point, disséminés dans le village. Les terrestres devaient aussi cultiver ou faucher assez haut dans la montagne comme on peut le voir sur les photos du temps des forestiers publiés sur le mur de Capucine.

FABLULA
Et le paysage a gardé ce travail en mémoire avec les nombreux clapiers (tas de pierres) qui bordent les champs ou ce qu’il en reste car la forêt a depuis bien repoussé.

CUISINELLA
Pourquoi tout cela a-t-il était perdu ? Pourquoi les terrestres font-ils maintenant venir leurs fruits et légumes de l’autre bout de la terre ? Que s’est-il passé ?

ESPERENZA
Ces clapiers sont les vestiges du temps des paysans. Beaucoup sont morts dans les deux grandes guerres du siècle dernier. Beaucoup trop. Vides de leurs bras d’hommes, les campagnes délaissées n’arrivaient plus à nourrir les terrestres. Après le deuxième grand massacre, ce fut le temps des exploitants agricoles de l’ère industrielle, plus rapide et plus productif. L’appel de la ville, si bien chanté par Jean Ferrat « Que la montagne est belle » a vidé la montagne et les prés de fauche se sont refermés.

CUISINELLA
Et c’est avec le « plan neige » qu’elle s’est repeuplée avec d’autres terrestres venus d’autres contrées qui n’ont pas leurs morts au cimetière et qui ne connaissent pas la mémoire de ce pays, l’usage des communs, les canaux, le four banal, le pressoir à fruits, les pâturages. Ce temps peut-il être ranimé ? Tout va si vite désormais.

ESPERENZA
Il y a sûrement une richesse à trouver dans cette mémoire pour que l’on continue à écrire une histoire dans l’Histoire. Fablula crois-tu que Capucine puisse nous aider ?

Le temps s’étant un peu rafraîchi, c’est autour du petit poêle à bois que les reines mages s’assemblent pour entendre la suite du grimoire de Capucine.

FABLULA
A ce chapitre quatre, il n’y a pas d’histoire qui commence par « Il était une fois... ». Il y a deux petites fenêtres en pop-up et plus bas sur la page des cases vides.

CUISINELLA
Pourquoi faire cette mise en scène ?

FABLULA
Quand tu ouvres une fenêtre pop-up, c’est comme si tu soulevais le couvercle d’un coffre pour y trouver un trésor.

ESPERENZA
Ou comme si tu ouvrais cœur. Alors qu’y a-t-il derrière ces fenêtres ?

FABLULA
Derrière la première il y a la photo d’une recette de cuisine, avec un lien hypertexte qui renvoie au film « Festins imaginaires ». Les terrestres sont très gourmands d’images et de vidéos. C’est plus vivant et intuitif que la lecture et l’écriture et avec le confinement, l’usage de leurs réseaux sociaux et de leur toile internet www a explosé comme une super-nova.

CUISINELLA
Et que raconte ce film ?

FABLULA
C’est un documentaire étonnant, racontant comment de tous temps, les terrestres (hommes ou femmes) prisonniers dans des camps, écrivaient des recettes de cuisine. Pour résister ensemble à la faim du corps et à la fin de leur espoir de vivre.

CUISINELLA
C’est comme nourrir le corps par l’imaginaire de l’esprit. Et derrière l’autre fenêtre qui a-t-il ?

FABLULA
Un poème d’Arthur Rimbaud : « Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient » de son recueil Une saison en enfer.

CUISINELLA
Et les cases vides, pourquoi sont-elles là ?

ESPERENZA
Peut-être Capucine sait-elle voir dans le cœur des hommes une capacité à s’émouvoir. Un trésor commun à leur Humanité. Et les cases vides seraient une invitation à les remplir de ce désir de vivre : recette de cuisine ou poème, ou photo du temps jadis, pour partager cette sensibilité.

FABLULA
Ou même une vidéo, puisque ce mode de communication semble très populaire chez les terrestres.

CUISINELLA
Et bien moi, voir les terrestres préparer leur potager m’a donné envie de préparer des semis. J’aimerais bien avoir des graines de Capucine car on lui doit bien cela : lui donner vie et qu’elle ne reste pas seulement une conteuse de papier.

ESPERENZA
Lance un vœu à l’univers, il te répondra peut-être avec une étoile filante.