Grimoire de Capucine

Chapitre 3

le 19 avril 2020, trente-quatrième jour du confinement – France

En ce matin du trente-quatrième jour du confinement, les trois reines mages se lèvent avec l’aurore et le chant des oiseaux. La veille au soir, des photos en noir et blanc, punaisées sur le mur en lambris de la cabane, avaient éveillé leur curiosité et alimenté leur discussion de veillée.

CUISNELLA
Regardez cette photo, quelle famille ! Un garde forestier pose en uniforme, entouré de ses enfants et de sa femme enceinte du septième. Il tient par le licol son mulet qui porte sur son dos deux des enfants, dans des grands sacs de chanvre.

ESPERENZA
Et celle-là. On dirait un chantier de reboisement sur les flancs dénudés de la montagne, avec des fascines en travers de la pente pour retenir la terre, dans laquelle apparaissent des petits plants d’arbres. Demain il nous faut prendre de la hauteur et interroger le paysage pour savoir ce que les terrestres ont fait avec la forêt. Fablula, tu apporteras le grimoire de Capucine, il y aura peut-être des réponses.

Le lendemain donc, les reines mages s’engagent sur un sentier qui monte en lacets serrés dans une forêt de pins. Une petite corde leur permet de traverser sans tomber, les marnes instables et pentues du lit du torrent du Rif. Une demi-heure plus tard, elles atteignent une petite fontaine gargouillante à laquelle elles s’abreuvent d’eau claire et fraîche. Le sentier débouche ensuite dans une clairière et les reines mages s’imprègnent du panorama qui s’offre à elles : une barrière de sommets avec leurs crêtes encore enneigées.

CUISINELLA
C’est étrange ces pylônes qui zèbrent la montagne jusqu’à sa pointe sommitale, là-devant nous.

ESPERENZA
C’est une station de sport d’hiver, les terrestres utilisent les câbles entre les pylônes pour monter et ensuite redescendre en glissant sur la neige. Cela semble très plaisant de ce que je peux capter de leurs pensées de cet hiver, juste avant que le confinement n’arrête toute activité. Mais je n’arrive pas à remonter le temps plus avant.

FABLULA
Ouvrons le grimoire de Capucine, elle a accès à la mémoire des terrestres. Voyageons dans le temps avec le chapitre 3.
« Il était une fois, un roi guerrier, que les terrestres appelaient le roi soleil. Son éclat n’était pas aussi bienfaisant que celui de l’astre éclairant le ciel. Pour garder les frontières de son royaume, il demanda beaucoup au peuple des arbres, pour construire des forteresses et des navires de guerre. Ce fut le début d’un pillage aveugle et incessant qui fut dans les siècles suivants, accentué par la voracité des grosses fabriques de l’industrie et par le surpâturage des bêtes à laine. En montagne, Dame Nature souffrait, de voir ses flancs emportés à chaque pluie de printemps, par de violentes laves torrentielles qui dévastaient en contre-bas les plaines de Provence. Le désastre se répétant d’année en année, une grande loi de restauration de la montagne fut décidée, pour imposer « le temps des forestiers ». Des graines de résineux et de feuillus, provenant de France, du Tyrol, des Balkans et même peut-être de Russie pour le pin Cembro du Queyras, furent cultivées en pépinières volantes sur tout le département des Hautes Alpes et replantées par des brigades de terrestres montagnards, pour éteindre la colère des torrents dévastateurs. Les cicatrices furent longues à se refermer. La montagne retrouva son manteau de forêts et le refuge apaisant de ses sous-bois pour le peuple des animaux, qu’elle nous offre aujourd’hui en partage. »

ESPERENZA
Il y a donc eu un temps de réconciliation entre les terrestres et la forêt. Celle que l’on a traversée ici nous en offre un bel exemple. C’est encourageant ! D’autres ententes pourraient être cultivées à l’avenir entre Dame nature et les terrestres.

CUISINELLA
Oui, il faudra bien qu’elles soient trouvées, car avec le réchauffement du climat, les pylônes de leur « plan neige » pourraient bien être recyclés en corde à linge pour les pandas d’Australie, accueillis ici comme réfugiés climatiques, suite aux terribles incendies de leur forêt de l’automne dernier. C’est cela que je mettrai dans mon carnet d’écriture : un dessin de la station de ski reconvertie en refuge à Koalas, avec des plantations de bambous.

ESPERENZA
D’accord Cuisinella, je retiens ta proposition d’écriture pour un « temps des forestiers imaginaires » : dessin ou photo ou texte d’une forêt imaginaire.

FABLULA
En bas de page de ce chapitre, il y a une petite fenêtre pop-up, en l’ouvrant Colette (écrivaine 1873-1954) nous parle de sa forêt : « Le chant bondissant des frelons fourré de velours t’y entraîne et bat à tes oreilles comme le sang même de ton coeur, jusqu’à la forêt, là-haut, où finit le monde… C’est une forêt ancienne, oubliée des hommes, et toute pareille au paradis, écoute bien car …. »