Grimoire de Capucine

Chapitre 2

le 14 avril 2020, vingt-neuvième jour du confinement – France

ESPERENZA
Le temps suspendu s’est un peu détendu ne trouvez-vous pas ?

FABLULA
Oui Esperenza. Quelques témoignages de terrestres ont été partagés sur le mur de paroles de Capucine et envoyés à Corona. Il ne leur répondra pas. C’est bien le problème avec les virus, ils ne disposent pas d’assez de vocabulaire pour une conversation. C’est pourquoi ils parasitent le corps de leur hôte et détournent la machine biologique à leur profit. Et un monologue ce n’est pas très marrant.

CUISINELLA
Le peuple des terrestres n’a-t-il pas agi de même dans sa relation avec les autres êtres vivants ? Mais bon, profitons de ce beau soleil printanier pour écouter la suite de l’histoire. Quelle sera la prochaine étape de notre voyage d’écriture Fablula ?

Les trois reines mages prennent places sur des petits sièges en rondins de bois, disposés en cercle sous les grands pins Sylvestre. Fablula installe le grimoire de Capucine sur ses genoux et dans la lumière puissante de la mi-journée tourne la deuxième page.

« Il était une fois, un grand pays de toundras et de taïgas, le plus vaste du monde, peuplés de loups, de rennes, d’ours et de renards argentés, balayés au plus fort de l’hiver, par de redoutables vents polaires. Un peuple de terrestres vivait là aussi et cultivaient blés, orges, seigles, pois, fèves, arbres fruitiers, sur de grandes plaines arides ou sur les flancs escarpés des montagnes. Au début du XXe siècle, de terribles famines frappèrent le pays de plusieurs millions de morts. Un jeune botaniste, Nicolaï Vavilov, hanté par l’insécurité alimentaire de son pays et du peuple des terrestres, consacra sa vie à constituer une banque de graines et de plantes vivantes du monde entier. Un institut qui porte son nom, conserve depuis à Saint-Pétersbourg ce trésor mondial des plantes qui nous nourrissent. Ce trésor est vivant, car chaque année, certaines des 250 000 semences sont replantées, pour qu’elles dialoguent avec la terre, les vents, le soleil et l’eau et gardent dans leurs mémoires les changements du climat. Les graines ont dans leur cœur un alphabet magique pour transmettre le mystère de la vie. »

ESPERENZA
A l’heure où Corona voudrait que nous restions muets de stupeur, il y a dans cet alphabet magique quelque chose qui parle au coeur pour retrouver couleurs et espoir.

Voilà ce que nous allons faire pour écrire la deuxième page du voyage en écriture : piocher dans la mémoire des graines et leur généreuse intelligence et faire hommage au travail de Nicolaï Vavilov

-fermez les yeux et pensez à un souvenir heureux de dégustation de fruits ou de légumes, ou du plaisir de regarder une fleur et d’en sentir le délicat parfum. Vous-y êtes ?
- tournez la deuxième page de votre carnet de voyage et dessinez au centre la fleur, le fruit ou le légume ou tout autre chose qui évoque votre souvenir
- écrivez son nom, en plaçant chaque lettre verticalement les unes sur les autres, puis composez un texte à partir de chacune d’elles. C’est un acrostiche.

CUISINELLA
Tu peux donner un exemple Esperenza. C’est un peu compliqué ta consigne.

ESPERENZA
Oui avec celui de la « Rose » :

Ronde et rouge comme l’Amour
Orange ou blanche pour le mariage
Souvenir d’un été. Fleurit
Eternelle comme l’Avenir.

CUISINELLA
Quel beau mélange d’écritures, celui des plantes et des terrestres. Toute cette alchimie m’a donné faim. Je vous ai préparé des truites, toutes fraîches apportées par un producteur du pays. Il alimente le circuit d’une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne). Par les temps qui courent, cette idée de partenariat de proximité entre des consommateurs et des producteurs c’est pas bête. On finira par des petits crottins de chèvre de la ferme d’en bas, arrosés d’un peu de miel que j’ai trouvé sur l’étagère de la cabane, on va se régaler. Pas de confinement pour les abeilles. Elles sont déjà au boulot, je les ai entendues butiner dans un grand saule en remontant de la vallée.

Les reines mages savourent paisiblement leur repas, regardant la course du soleil descendre sur la crête des montagnes encore blanches de la neige de l’hiver. Toutes les trois imprégnées par l’histoire de Nicolaï Vavilov, elles s’imaginent, chacune avec la couleur de leur alphabet, dialoguer avec celui des graines et être heureuses de comprendre comme Charles Baudelaire « le langage des fleurs et des choses muettes. »